Préalable à cette intervention son portrait par Pierre Vallet.
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Michel Masson, mon Général, bonjour.
Mes amis, c’est un portrait un peu singulier auquel je vous convie aujourd’hui.
C’est vrai que depuis 2 ou 3 ans, à chaque fois que je viens ici devant vous faire le mariole et parler de nos invités, j’ai réussi pour l’essentiel des cas à brosser un portrait sur la base d’informations glanées ici ou là sans trop de difficultés, sur le web notamment. Le renseignement, au fond, c’est pas compliqué puisque tout civil qui se respecte dispose de la meilleur base de donnée qui soit : Facebook... Mais là, c’était un peu particulier.
Tout d’abord parce que notre invité, il y a encore quelques mois était relativement discret. Pas de photo référencée, pas de biographie sur Wikipedia... Et depuis, les progrès enregistrés sont quasi-nuls... Il m’a donc fallu déployer des ressources inédites pour réaliser ce travail...
Michel Masson, mon Général bien que nous ne soyons pas intimes - oui, je fais une petite parenthèse pour ceux qui comme moi n’ont pas fait leur service militaire et pour lesquels un colonel est une glace arrosée de vodka et mon Légionnaire une jolie chanson sucrée, je dis Mon Général, mais c’est un usage, je préfère le dire tout de suite pour lever toute ambiguïté - Michel Masson, mon Général donc, vous étiez, il y a encore quelques mois Directeur du renseignement militaire. Pas vraiment un homme de l’ombre, mais certainement pas un être de lumière. Les galons ne sont pas des paillettes et je dois vous avouer que pour la première fois, sur le net, ma pêche aura été fort maigre...
Alors bien sûr, on m’a transmis votre CV. C’est sympa pour décrire un parcours... Né le 5 août 1951 à Nice, il effectue ses études secondaires à Strasbourg puis supérieures à Grenoble.
Non, mes amis, je ne vous ferai pas subir cette litanie et ne retiendrai que 2 caractéristiques de ce CV : votre corps d’arme tout d’abord, l’armée de l’air puisque vous êtes pilote de gros porteurs et totalisez plus de 5000 heures de vol sur tout types d’appareils...
Votre parcours ensuite qui témoigne de la capacité intacte de l’armée à faire gravir tous les échelons et qui ravira celles et ceux d’entre nous qui se languissait d’une petite révision de leur hiérarchie militaire...
Ainsi, après un passage de 91 à 94 au Ministère de la Défense auprès de Pierre Joxe et François Léotard - où vous travaillerez du reste avec un petit jeune plein d’avenir, Hervé Morin - votre progression dans la hiérarchie militaire sera sans faille : colonel d’une base aérienne en Polynésie française durant la reprise des essais nucléaires (1994-1996), chef de cabinet du chef d'état-major de l'armée de l'air (97-99), général de brigade aérienne au Secrétariat général de la défense nationale, général de division aérienne en 2002 puis de corps aérien en 2004... C’est en 2005 qu’on vous confie le poste de directeur du renseignement militaire (DRM)...
Voilà. Pour un portrait, ce sont à peu près les seuls éléments dont je disposais.
Pour la suite, je vous laisse imaginer mes affres... Mener l’enquête sur l’ancien directeur d’un service de renseignement, ça ouvre des perspectives inédites dans la vie d’un civil... Tu passes des coups de fil. Et c’est pas le 118-218 qui va vous renseigner... « Oui, bonjour, Pierre Vallet, j’écris un portrait du Général Masson, auriez-vous des éléments personnels, des anecdotes à confier, ce qu’il aime... Oui, moi, c’est Monsieur Vallet, du Club Horizons. C’est un club... De jeunes décideurs... Sponsorisé par PriceWaterHouseCoopers... Comment ? Une officine anglo-saxonne ? Ah non pas du tout... Qui m’envoie ? Non, il y a erreur... C’est euh... Mon nom, prénom, date de naissance ? Euh... Attendez... Tuut tuut tuut...
Non, vraiment, mener l’enquête sur vous, mon Général, j’ai préféré laisser tomber. Je suis soutien de famille et c’est un coup à finir bâillonné, ligoté au fond d’un camion avec les 2 pieds dans le ciment.
Pour éclairer votre parcours, revenons donc quelques instants sur la DRM. Elle est créée en 1992 par la fusion des anciens deuxième Bureaux des états-majors d’armée ainsi que par l’absorption du CERM (centre d’exploitation du renseignement militaire), du CIREM (Centre d’information sur les rayonnements électromagnétiques), de l’EIREL pour École interarmées du renseignement et des études linguistiques et des centres d’écoute des armées...
Bien sûr quand on a dit ça, on a pas vraiment avancé. Enfin, si, on a compris que les militaires aiment bien les acronymes qui ne leur parlent qu’à eux. Essayons donc de sous-titrer.
La DRM, c’est la structure qui dirige les satellites, réalise l’ordre de bataille, veille sur la prolifération (et je ne parle pas de la Grippe A), et plus généralement organise le renseignement technique et humain.
Mais pas seulement. Car la DRM évalue les entités armées ou paramilitaires (on ne parle pas uniquement de forces militaires), leurs objectifs stratégiques, capacités opérationnelles, structures, matériels, doctrines, niveau d'entraînement et modes d'action.
Elle n’est donc pas là, comme le veut la caricature, pour compter les chars et les avions... Même si elle sait le faire. Et puis, ces 20 dernières années, elle a évolué. Le renseignement, avant et après la chute du Mur de Berlin, avant et après Internet, ce n’est plus tout à fait la même chose. Et puis il y a la guerre, accélérateur de l’histoire... Le Koweit en 91 et notre manque d’images satellites. Le Kosovo sur l’appui aux opérations puis à partir du 11 septembre 2001 la meilleure prise en compte des menaces terroristes... Et de nos jours, sur 5 théâtres d'opération (Tchad, Côté d'Ivoire, Afghanistan, Liban, Balkans), la France continue à apprendre...
Le renseignement évolue, les concepts militaires également. Vos radars se sont certes perfectionnés, mais ils se sont également enrichis. On parle désormais de « renseignement d'intérêt militaire» (RIM pour les intimes), une notion plus vaste, peut-être même trop vaste dans un monde d'information puisqu'elle inclue le "renseignement d'environnement" qui porte, je vous cite mon Général sur "tous les domaines de l'espace physique de l'engagement des forces et toutes particularités du milieu humain dans lesquelles elles sont appelées à évoluer.»
Le RIM couvre ainsi tout autant des thèmes géographiques (pays, zones de crise ou de conflit) que des thèmes transverses (réseaux de prolifération, de soutien à un acteur de conflit, entités stratégiques transnationales...).
Dans ce cadre, on imagine bien qu'il doit être difficile de distinguer l'essentiel du significatif et le significatif du superflu. Tout est intéressant pour peu qu'on le regarde longtemps... Alors si, en bon militaire que vous êtes, vous me direz peut-être "Vive l'ampleur !" ...vous le savez, et vous le défendez haut et fort, le renseignement, c’est aussi une affaire de priorités dans un cadre précis : celui de l’appui aux opérations.
D'autant qu'il ne faut pas raisonner exclusivement en systèmes capteurs. Les sources ouvertes, notamment Internet, constituent un gisement à mieux exploiter... Rappelons-le, selon les Américains, 80 % du renseignement serait accessible à partir de sources ouvertes et la DRM s’emploie à les exploiter... Ou s’y essaye.
Car si la France fait toujours partie du petit club très fermé des nations disposant de tous les canaux de renseignement existants, les besoins en ressources humaines formées sont aujourd’hui cruciaux. Sans elles, les systèmes les plus sophistiqués ne servent pas à grand-chose et vous vous en êtes fait à plusieurs reprises l’écho, pointant du doigt le décalage entre un discours politique sur talonnettes mâtiné de testostérone, exprimant tout son soutien à la cause du renseignement, et la réalité des faits, celle qui dépasse la communication et le storytelling, comprendre une érosion progressive du nombre d’hommes et femmes sous ses ordres. Eh oui, car il est un principe qu’il ne faut pas oublier : le seul gars auquel il ne faut pas raconter de belles histoires, c’est bien celui qui compte les effectifs...
Alors on voit bien les difficultés auxquelles vous avez du être confronté et j’imagine la joie éprouvée lorsqu’à 57 ans on tire sa révérence et retrouve à défaut des grandes manoeuvres une petite liberté de parole, on peut à nouveau jouer sa partie et défendre modestement sur le terrain médiatique de l’adversaire des services de renseignement qui restent la clé du combat moderne. Mais est-ce bien moderne ? La règle, c'est que le Général qui triomphe est celui qui est le mieux informé. Ce n’est pas de moi, mais de Sun Tzu. Au VIe siècle avant JC.
Alors mon Général, permettez-moi de vous demander un renseignement : sommes-nous sur la voie du triomphe ?


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