16 juin 2011, intervention de Luc Jacquet, réalisateur, devant les membres du Club Horizons.
Thème de ce petit déjeuner : son expérience de cinéaste documentaire à succès ("La marche de l'empereur") ainsi que de son nouveau projet de film sur les forêts primaires (cf. http://www.luc-jacquet.com/).
Préalable à cette intervention, le portrait de Luc Jacquet par Pierre Vallet
---------------------
Luc Jacquet, bonjour.
Alors il y a un jeu dans ce Club. Je ne sais pas si c'est du bizutage - ici, je fais plutôt partie des anciens - mais quand je ne suis pas là, il y a plein de gens qui accueillent nos invités en leur racontant les pires horreurs sur moi, qui leur disent que je suis le Stéphane Guillon de l'avenue Hoche, que la moitié du tout-Paris me déteste et que l'autre me craint… Tout ça pour de gentils portraits que je fais d'eux.
Je trouve ça très injuste. Parce que voyez-vous, même si je suis persuadé que l'humour, c'est plutôt drôle quand c'est principalement de la méchanceté, je ne distribue pas mes humbles piques à n'importe qui non plus. Dans cette maison, nous avons la chance de recevoir quelques uns de ces "puissants" qui fondent cette immuable classe dirigeante française. Je ne vous donnerai pas leur nom, mais il vous suffit d'aller dans un kiosque, de regarder les couvertures des quotidiens et magazines, vous saurez de qui je parle. Je ne cherche pas à être particulièrement acerbe avec eux, mais je n'ai pas non plus envie d'être vraiment tendre non plus. Ils sont tellement semblables…
Mais il y a des exceptions. Des gens avec lesquels on a envie d'être sympa parce que, au fond, ils mènent peut-être la vie dont vous auriez rêvé - si vous n'étiez pas parisien, urbain, bobo ou "buraliste" comme disent ces enfants dont les parents travaillent au bureau, parents qui n'ont finalement jamais trop pris le temps ou réussi expliquer à leur progéniture ce qu'ils font de leur journée … Et encore, eussent-ils pu leur faire comprendre qu'ils bossent dans les FUSAC pour une boite de Private Equity… Je ne vise personne en particulier, mais voyez-vous, à vu de nez, comme ça, je parierai qu’il y a 50% des gens présents dans cette salle dont les mômes seraient incapables d’expliquer le métier… Regardez, moi, j’use d’un subterfuge, je dis à mes gamins que je raconte des histoires, de jolis contes. Ainsi va le monde…
C'est un peu ce qui vous rend sympathique à mes yeux. Certes, les métiers, vous les collectionnez. Réalisateur, scénariste, adaptateur, créateur… Ca ne parle pas à tout le monde, mais quand on voit le résultat, des films, je suis sûr que tous les enfants doivent comprendre ce que vous faîtes.
Luc, ce que j'aime bien chez vous, c'est que vous n'avez pas renoncé à nos rêves d'enfance quand nous regardions les mercredi après-midi sur des postes de télévision ovoïdes les aventures technicolor du Commandant Cousteau et de la Calypso entre 2 épisodes de Daktari avec Clarence le lion qui louche...
Car votre passion pour la faune animale et végétale remonte à votre plus jeune âge, aux montagnes de l'Ain, au Sud du Jura, là-bas, loin derrière le périphérique, où vous avez passé votre enfance. Des montagnes que l'on découvre dans "Le Renard et l'enfant" votre deuxième long métrage, et dont comme nombre de citadins, je me suis demandé où elles pouvaient bien être… Parce que nous nous éloignons tellement de la nature que même des territoires somme toute assez proches nous paraissent sauvages et exotiques, magiques et primaires… Nouvelle-Calédonie ? Terres reculées d’Ecosse ou de la Toundra sibérienne ? Euh… Non, non, c’est là, tout à côté, pas plus loin que notre nature à nous, La Baule, Deauville ou je ne sais quel 21e arrondissement parisien…
Oui, la proximité géographique de ces images, m'auraient finalement plus frappé que les glaces de l'antarctique que vous connaissez maintenant relativement bien pour y avoir passé plus de 3 ans. Pendant vos études scientifiques tout d'abord qui vous donnent l'opportunité à 24 ans de partir en mission d'ornitho-écologie polaire pour le CNRS, en compagnie du réalisateur suisse Hans Ulrich Schlumpf, dont vous êtes alors le cameraman sur son documentaire "Le Congrès des Pingouins". Le déclic de votre parcours de réalisateur puisque c'est dans la foulée de ce tournage que vous abandonnez votre cursus scientifique pour tenter de devenir réalisateur...
Et c’est vrai que la vie est décidément riche de surprise. Je vous ai imaginé, jeune étudiant, envoyant des piles de CV et puis, tirant le gros lot pour un voyage dans ces terres australes qui nous font tous rêver. Le coup de bol ? Peut-être – et peut-être pas. Rien n’arrive totalement par hasard et que, non, tout ça ne pouvait pas être le fruit d'un CV envoyé au bon moment, arrivé à la bonne adresse sur le bon bureau à l’heure juste… Non, tout cela devait être le résultat d'un parcours, d'une volonté forgée sur plusieurs années d'étude. Toujours est-il que vous passerez les 3 années suivantes dans les îles australes et en Antarctique tout en réalisant des documentaires comme Le Léopard de mer : la part de l'ogre ou Des manchots et des hommes – ce qui nous amène au début des années 2000, où vous vous engagez dans un projet de longue haleine qui donnera naissance 5 ans plus tard à cette magnifique Marche de l'empereur - dont je m'empresse de préciser à la bande de pingouins qui somnole devant moi et qui n'a pas eu le temps de voir vos films mais qui l'ont acheté aux enfants sans trop regarder la jaquette émus qu'un film sur la retraite de Russie ait réussi à rassembler près de 2 millions de spectateurs pour voir les heures sombres de l'Empire napoléonien. Eh non, mes amis, vous vous êtes encore planté… Et sans le savoir, vous avez peut-être même transformé cet adolescent qui traîne ses guêtres chez vous - oui, la chère tête blonde que vous aviez croisé l'année dernière, c'est lui - cette chair de votre chair est peut-être devenue écolo par mégarde, juste parce que votre filtre parental AOL ne fonctionne pas sur les documentaires animaliers...
Mais trêve de bavardage, retour aux manchots empereur. Le succès est donc au rendez-vous et en 2006, vous recevez la consécration suprême avec l'Oscar du meilleur documentaire - comme Jacques-Yves Cousteau avant vous - tandis que votre film rapporte quelques 77 millions de dollars de recettes; devenant au passage l'un des films français les plus rentables jamais exploités aux Etats-Unis. Des chiffres qui laisseront du reste songeur nos amis ici présents. Parce que putain, si papa ou maman leur avait dit qu'on pouvait faire du pognon en allant se peler les noix sur la banquise à mater des manchots, je vous parie que nombre de nos amis seraient partis en courant en arrachant leur cravate d’étudiant en khâgne hypokhâgne pour aller acheter leur billet pour l'aventure, la vraie… Celle qu'ils regardaient à la télé le mercredi après-midi…
Voilà, la boucle est bouclée. Le soleil, le froid, le vent, la glace, ils ne l'ont jamais vu et vos nouveaux projets cinématographiques, un film sur la forêt primaire, leur file désormais le bourdon. Comprenez-les, leur vie est étroite, rude, responsable, chronométrée - quand la vôtre, cher Luc, est faîte de perspective, d’horizons lointain, d’infini, de souffle, d'ampleur…
Alors, mes amis, chers vieux grognards ici présents, je vous le demande… Levez la tête. Redressez-vous. Quittez cet air renfrogné, ouvrez bien vos mirettes. Inspirez et écoutez. Je vous remercie d'accueillir notre invité et de répéter avec moi « vive l’ampleur » - « vive l’ampleur » - « VIVE L’AMPLEUR !!! »


