Mardi 1e février 2011, intervention de Nicolas Baverez, avocat, économiste et historien, devant les membres du Club Horizons.
Thème de ce petit déjeuner : « Crise de l'euro, crise de l'Europe. »
Préalable à cette intervention, le portrait de Nicolas Baverez par Pierre Vallet.
-----------------
Mes amis,
Oui, alors que vous étiez encore nombreux ce matin à manifester pour que nous recevions enfin une tête bien faîte, c’est reparti, voilà qu’on nous sert à nouveau une tête bien pleine. Je comprends votre lassitude. Mais imaginez la mienne, moi, le sans-grade, le bachelier de base, contraint de dresser à nouveau les louanges d’un sur-diplômé tombé dans la marmite de l’excellence dès son plus jeune âge, le genre qui enfile les diplômes comme des perles sur un fil et qui fait tomber les allumettes par terre, pour les compter comme ça rapidement, d’un bref coup d’oeil, histoire de voir s’il est toujours aiguisé...
Mais commençons par une confidence, je suis rarement intimidé. Certes, il m'arrive vers 4h du matin, lorsque je me penche réellement sur le parcours de notre invité, de me dire, bon, qu'est-ce que je vais bien pouvoir raconter sur lui, mais je vous l'assure, à 4h10, après un bon café, ces angoisses matinales sont généralement dissipées.
Jusqu'à ce jour où j'ai du parler de Nicolas Bavere-ze ou Baveré comme il dit sur son répondeur téléphonique.
Bon, ça m'était déjà arrivé une fois pour Jacques Attali. Je me souviens que quand j'avais vu le pedigree du gars, sa collection de diplôme, ses articles savants sur tout et n'importe quoi voire n'importe qui, et ce regard à marée basse du gars qui comme Paco Rabanne en est à sa 12e vie, j’avais eu un petit frisson. Et donc pour Nicolas Baverez, j’y ai cru un instant ...et puis non, c’est juste qu’il fait un peu frisquet dans ma cuisine à potron-minet.
Pourtant, le profil est proche et le gars, il impressionne. Normalien de la rue d’UIm (pas de Lyon ou de Cachan), Sciences Po de Paris, docteur en histoire de la Sorbonne, agrégé de sciences sociales, Enarque… Moi, je vous dis, c’est pas possible, on a affaire à un dépressif. Aimer autant les études et les livres, on peut pas aimer les gens. C’est pas compatible. Ou alors, c’est qu’on s’intéresse qu’à ce qui ne va pas chez eux. Il y a des signes qui ne trompent pas. D’ailleurs, j’ai repéré dans la ribambelle de brevets et lauriers une thèse de doctorat-ès-lettres en histoire sur le thème "Chômages et chômeurs dans les années 30"… Faut être atteint...
Imagine, c’est ta jeunesse, tu t’intéresses aux filles, tu veux choper, t’es un peu à fond... Et là, y’a un type à côté de toi qui a la petite trentaine et il étudie le chômage et les chômeurs dans les années 30. Comment veux-tu que le gars soit pas entamé ? Parce que la plupart du temps, le chômage, tu choisis pas. On t’impose de l’étudier. Pendant un an, deux ans, toute une vie pour certains. Eh ben le Bavere-ze, pardon, le Baveré comme dans exécutez, lui, il choisit de le disséquer. A ce stade, c’est même du vice. Le chômeur pour lui, c’est comme un insecte. Tu le punaises et tu le décortiques.
Evidemment, ça laisse des séquelles. Parce qu’on me dit c’est une forme d’esprit, non, c’est la loupe qui déforme... La suite du parcours de notre invité en est une démonstration étincelante. Dès la fin de ses études, à 28 ans et des poussières tout de même, il entre à la Cour des comptes, un lieu de déprime notoire, avant de rejoindre en 1993 le cabinet de la Présidence de l’Assemblée Nationale aux côtés de son Président, le regretté Philippe Séguin, dont vous me permettrez de rappeler en dépit de l’immense estime que j’ai pour lui, qu’il avait, c’est le moins qu’on puisse dire, ses hauts et ses bas...
M’autoriserez-vous une parenthèse ? Mon petit Nicolas, je vous envie cette période faste. Certains d’entre nous ont des modèles en politique et Philippe Séguin fut le mien puisque j’ai eu la chance de faire avec lui, oh certes de plus loin -mais les compagnons empruntent la même route, qu’ils soient en tête ou fin de cohorte - j’ai eu la chance disais-je de faire à ses côtés une campagne électorale dure pour une ville trop petite pour ce grand homme. Je rappellerai toute la place qui fut la sienne dans le paysage politique français - tout particulièrement de 93 à 95, lors de cette première cohabitation puisque c’est à cette époque, au lendemain du Traité de Maastricht, que depuis la tribune de l’Assemblée, Philippe Séguin dénonça l’esprit de Munich social et la pensée unique.
Vous étiez alors à ses côtés en charge des problèmes économiques et sociaux et faîtes sans doute partie des inspirateurs de ce discours qui, décliné en «Fracture sociale», permettra à Jacques Chirac de l’emporter une première fois...
Mais vous ne transformerez pas cette victoire en mandat électif puisqu’en 1995 vous rejoignez le groupe Fimalac puis divers cabinets d’avocats anglo-saxons aux noms toujours aussi exotiques Brandford-Griffith, Gibson Dunn and Crutcher... Vous êtes du reste également inscrit au barreau de Los Angeles où, allez savoir pourquoi, j’avoue avoir un peu de mal à vous imaginer plaider...
Parce que là-bas, voyez-vous, on aime pas les déclinistes. Oui, voilà l’accusation est lancée. Vous êtes le spécialiste mondial de la France qui tombe, qui déprime, du verre à moitié vide et de l’expertise qui tue. Du reste, les gamins de notre génération doivent se poser la question : en combien de temps meurt une nation ? Parce que ça fait bien 50 ans qu’on la déclare en phase terminale ou en état de mort clinique et ce cher vieux pays ne cesse pourtant pas de bouger.
Oui, l’accusation est là : vous êtes déclinologue comme d’autres sont proctologues et sincèrement, on se demande si vous allez un jour vous soigner.
Regardez l'Euro. On pourrait le célébrer, se dire que tout va bien... Quel traumatisme secret peut conduire à une vision aussi hémiplégique sans lésion cérébrale sévère ? Un problème avec l'Euro lié à une crise avec l’Europe ? Mais cette monnaie nous a rendu riches ! Regardez, quand on comptait en Francs, nous étions chiches. Une baguette, un café… euh… 3 francs 20 centimes. Un litre d'essence 4 ou 5 francs. Une bavette-frite au restau du coin ? 15, 20 francs, 30 les jours de gloire. Nous étions petits vous dis-je… L’Euro, il nous a rendu riches. Comptez 10 francs pour une baguette ou un litre d’essence, 15 à 20 francs pour un café et regardez, moi, par exemple maintenant le midi, il m’arrive de claquer 500 francs ! Un Pascal sur un petit gueuleton à 2 ou 3 vin compris ! Même pas mal ! Et je ne parle pas de mon forfait téléphonique parce que si maman apprend qu’il m’arrive de claquer 2000 francs de téléphone sur un mois alors que je ne l’appelle pas plus qu’avant, elle va m’arracher la tête...
Alors crise de l’Euro ? Mais quelle crise ? L'Euro nous a enfin libéré de notre côté franchouillard et Balzacien. Même notre invité, dont on dit qu'il joue les pères Goriot lorsqu'il comptait ses pièces de monnaie, même notre invité est parvenu à vaincre son bégaiement. Il a juste cette petite manie d'être encore un peu près de ses sous… D’ailleurs ses proches passe leur temps à lui répéter : pas des sous Nicolas, des Euros. Donc, oui à l'euro qui nous enrichit, oui à l'Europe qui nous gouverne. Et M. Baverez, je vous intime de cesser vos alertes perpétuelles. Ah ça, vous aimez alarmez les gens vous... Le Baverez du jour se reconnaît entre mille. Allez on va faire un petit jeu. Je vous dis le titre de l'édito. Si vous pensez que c'est du Nicolas Baverez, vous levez la main.
Après le déluge. La grande crise de la mondialisation. (oui)
Après les trentes glorieuses, les Trente Piteuses. (Oui).
21e siècle : la France superpuissance créative. (Non)
Nouveau monde, vieille France. (Oui).
Europe : tous riches ! (Non).
Le plein emploi : demain, le miracle français. (Non).
Croissance à crédit, Etat en discrédit... Oui
Comment la France a ruiné son agriculture. Oui.
Vous voyez, ce n'est pas difficile de dépister du Baverez...
Mais, halte à la boutade, nous devons vous reconnaître, mon cher Nicolas, constance et courage et vous le savez, comme disait Cioran, ce qui est fâcheux dans les malheurs publics, c’est que n’importe qui s’estime assez compétent pour en parler. Oui, je cite Cioran quand vous souhaiteriez du Raymond Aron, votre historien-philosophe de chevet... Mais voyez-vous, je trouve que la lumineuse désespérance du Sieur Cioran vous sied à merveille. Il faut écouter ceux qui tentent de dire la vérité, même si elle est pénible à entendre. Alors j’ignore si l’histoire nous dira qu’il valait mieux avoir tort avec Mélanchon que raison avec Baverez, mais je vous cède la parole. Nicolas, c’est à vous...



Commentaires