Mardi 11 janvier 2011 : intervention de Charles Beigbeder devant les membres du Club Horizons. Thème de ce petit déjeuner : le droit à l'échec inexistant dans la société française.
Préalable à cette intervention, le portrait par Pierre Vallet.
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Version vidéo
Portrait de Charles Beigbeder
envoyé par Pierre_Vallet
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version texte
Mes amis,
Devrai-je vous faire part de mon immense déception, de mon courroux, de mon chagrin ? ...Oui.
Nous avons l'honneur de recevoir ce matin un entrepreneur emblématique de notre génération, Charles Beigbeder - 46 ans, profil d'aigle, crinière somptueuse et propre de surcroit - un homme qui s’est accomplie - fait rare et remarquable - dans l'entreprise, un milieu tempéré au sein duquel il a accumulé nombre de réussites formidables - Selftrade, Poweo, Gravitation, AgroGeneration, Happytime, la financière Audacia - et qui plus est en n'y laissant pas sa chemise parce que vous connaissez le dicton, lorsque tu es entrepreneur, tu es riche quand tu vends - alors quand tu vends plusieurs fois c’est golden glaouïe incorporated...
Vous recevez donc cet être doué, indomptable, bondissant, rebondissant... Et vous le faîtes venir pour nous parler de quoi ? Du droit à l'échec. BANDE DE LOSERS. Comme c'est petit cette envie de refiler votre poisse, vos angoisses et votre pétoche au roi de la Scoumoune, le gars qui s'en sort toujours au moment où ça allait péter… Comme c’est misérable.
Bien sûr, je comprends vos motivations. Elles m'inspirent un peu de miséricorde et il est vrai que notre invité a multiplié les provocations. Avoir par exemple présidé une association patronale nommée «Croissance Plus» dans un pays de gagne-petit où l'on travaille moins pour gagner plus, tout dans en disant qu'on travaille plus pour gagner moins, présider une association patronale de jeunes pousses qui se la pète avec des taux de croissance à 2 chiffres, oui, je le reconnais, c'est pousser le bouchon un peu loin… Et vas-y que je me mette en avant, que j'apparaisse dans les médias, que je la ramène devant Besancenot, que je donne mon opinion chez Yves Calvi, Ardisson ou au bar du coin, ou encore que j’ai l’outrecuidance de reprendre in extremis le pilotage de la candidature d'Annecy aux JO de 2018... - vous me direz quand on croit au sauveur, on peut tout oser...
Donc, oui, mes amis, je me doute bien que ces nombreuses aventures toutes menées avec un certain aplomb voire une certaine insolence - parce qu’il en faut pour passer de la finance à l’électricité et de l’électricité aux matières premières agricoles - oui, toutes expériences - le nom que chacun donne à ses erreurs selon Oscar Wilde - ont réveillé en vous ces petites aigreurs d'estomac qui vous gâchent parfois la reprise du travail, vers 16h45 après un bref déjeuner d'affaire.
Parce que voilà, qu'un petit quadra qui a la baraka - ca peut pas s'expliquer autrement - vienne vous montrer le chemin et vous expliquer que "non, vous savez, vous avez le droit à l'échec"… Oui, c'est dur quand on a la lose… Un peu comme quand le premier de la classe venait vous taper dans le dos pour vous dire "Tu feras mieux la prochaine fois, je suis sûr que tu peux y arriver et si tu veux je t'aiderai." Ouais, ouais, ouais, tu peux m'aider. Mais je vais lui faire bouffer son carnet de note !
…Allez, rassurez-vous. Je vous réprimande comme ça, mais je ne vous en veux pas et pour tout vous dire sur le ton de la confidence, tout cela ne va pas durer. Je vais parler doucement par courtoisie pour notre invité, mais vous savez, la roue tourne. Comme on dit, jusqu'ici tout va bien mais il se disperse le Charles, façon puzzle. Le voilà engagé en politique, au Parti Radical. Oui, oui, vous m'avez bien entendu. Lui, le catho, le ravi de la messe qui s'acoquine maintenant avec les bouffeurs de curé. Certes, il ne sera pas le premier chef d'entreprise à tenter une OPA, mais la politique est impitoyable. Elle a ses propres règles et j’ai connu une polonaise qui a eu du mal à bosser avec Borloo...
Et puis, vous savez mes amis, consolez-vous... Quand on vient vous parler de droit à l'échec, ce n'est peut-être pas nécessairement d'entreprise que l'on vient vous parler.
Regardez l'autre bobo là, Pierre Kosciusko-Morizet que nous recevions il y a quelques semaines… Il passe son temps à pleurnicher sur les plateaux de télé en disant qu'il aurait voulu être un artiste et que Bénabar et Vincent Delerm lui ont volé sa vie. [Zicmu] "A Paris, un dimanche, sur les quais de Valmy, avec quelques manches, j'ai raté ma vie." [/zicmu] Oh Pierre tais-toi ! Joue du triangle...
Alors imaginez notre invité, les déjeuners de famille le dimanche après la messe. Pendant que maman découpe le gigot et caramélise, vous avez votre grande asperge de frérot qui ramène encore la plus jolie fille de Paris à table alors que vous, l’aîné, vous vous tapez Centrale avec toutes les binoclardes qui vous disent non pas ce soir j'ai mes intégrales à réviser, pendant que l'autre il pilote le Caca's club et organise entre deux soirées d’orgies avec des top-models une manifestation de soutien aux victimes de l'ouragan de Stéphanie de Monaco…
Et puis pendant que vous bossez et essayez poussivement de briller dans l’univers terne de l'ingénierie et de la finance pour faire plaisir à papa, voilà que junior se met à sortir des bouquins, à attirer les médias, à jouer au papillon dans la lumière, lui, le fluet, le grêle, le chétif avec sa tronche toute étirée…
Et tout le monde trouve qu'il a de l'esprit, qu'il est drôle, les télés se l'arrachent pendant que vous, le petit banquier, vous faîtes joujou avec internet.
Alors comme vous n'amusez personne et que le cadet passe son temps à vous dire "tiens, renifle un peu, ça dégage les bronches, ça va te donner de l'énergie", vous finissez par vous dire que oui, le secteur de l'énergie c'est pas mal. Mais rien n'y fait, Abel sera toujours le fils préféré et Caïn nourrira toujours la même noirceur. Alors on s’interroge toujours et on finit par se dire que tout ça, c’est peut-être un problème de blé, que les femmes ce qu'elles aiment, c'est la campagne. Alors Charles, après l’énergie, il se met à acheter des terres, des hectares ou l’infini rejoint l’horizon. Parce qu'avec l'explosion de la population mondiale, c'est sûr, tout ces crève-la-faim, il va falloir les nourrir... C’est pas pour nous qu’on fait ça, c’est pour donner un sens à sa vie.
Et malgré tout, vient l'idée de cet échec auquel on voudrait aussi avoir droit. Parce qu'il n'y a pas de raison pour que l'on soit toujours obligé d'emprunter le droit chemin, d'incarner la réussite, le fils modèle, sans jamais obtenir la reconnaissance de ses pairs. Alors oui, la politique le Medef ou les matières premières peu importe, on veut échouer, enfin, se prendre un bon râteau parce que non, la vie n'est pas un long fleuve tranquille et qu'on a droit aussi à la tôle. Et puis tout le monde le sait, les Français aiment les losers…
Alors mes amis, notre invité, qui n'en n’est pas me dit-on à sa première confession, va s'épancher devant nous d'ici quelques minutes et je vois déjà certains sourires en coin, rictus ou moqueries poindre. Que nenni camarades. Faisons preuve de mansuétude. Il n'est pas facile de rejoindre le club très glamour des losers moderne. Oui, vous connaissez l'histoire, vous pouvez être un homme parfait, fort comme un lion, doux comme un agneau, pleurant comme une urne, votre femme finira toujours par se barrer avec un alcolo bohème qui la bat mais qui au moins la fait rêver…
Eh bien, mes bien chères frères, mes bien chers soeurs, je vous invite ce matin à un temps de réflexion sur l'un de ces mystères de la vie qui ne trouvent de révélation que dans l'introspection et le regard intérieur... Un mystère de la vie et de l'espérance qu'elle nourrit. Comment une éducation chrétienne de deux enfants issus d'un même foyer et ayant partagé si longtemps une mèche ondulée de bon alois, comment cette éducation NAPPY a-t-elle pu donner naissance à deux rejetons si différents ? Un écrivain people vaguement cocaïnomane, chantre et satyre bondissant des nuits parisiennes d'un côté et de l’autre un jeune patron catho et propre sur lui ? Brett Sinclair et Dany Wilde eussent-ils pu être du même sang ? Comment cela serait-il possible ?
Alors, je vous en prie. Ne jetons pas la pierre. Certains d’entre vous sont aussi des parents. Moi, par exemple, j’ai deux fils. Le dernier, il est encore trop jeune pour sculpter sa mini-vague mais je me demande de quel côté il va sombrer ? Héros télégénique, poète pouët pouët sur Canal+ de gonzesses et écrivain germano-pratin ? Ou Français sans peur, Chrétien sans reproche habillé chez Cyrillus et déçu par l'UMP parce que non, vraiment cette droite de parvenus et de second couteaux, c'est d'un vulgaire...
Alors pour ne rien vous cacher, à voir notre invité ce matin, mon coeur balance. Certes pour notre progéniture, nous rêvons du meilleur et le parcours glorieux de Charles Beigbeder séduira certainement les plus timorés d'entre nous. Par conformisme, nous croyons qu'un parcours balisé assurerait des réunions de famille plus harmonieuses dans un cadre de vie préservé.
Mais regardez le résultat, cet oeil bleu perdu, ce petit coeur qui tremble avant de prendre la parole. Oui, les thérapies de groupe sont des moments où il faut faire preuve du plus grand courage. Nous finissons tous par échoir dans nos propres vies et il faut se démener pour sortir de leur cours. C'est donc au tour de notre ami Charles de s’engager dans cette démarche pour mieux se dégager de ce côté obscur, de cette part d’ombre qui le poursuit. Alors, mes amis, un peu de clémence, de mansuétude... Charles, mon petit, c’est à toi. Si tu veux bien entrer dans la lumière...



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