Jeudi 18 novembre 2010, Serge Villepelet intervient devant les membres du Club Horizons. Thème de ce petit déjeuner : "les littéraires sont aussi faits pour l'entreprise ou l'histoire du projet Phénix".
Préalable à cette intervention, le portrait par Pierre Vallet.
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Ah mes amis, quelle drôle de matinée. J'ai fait un rêve, étrange et pénétrant. L'excellence ne passait plus par les grandes écoles... Je vous rassure, ce n'était qu'un rêve, nous sommes en France et Dieu merci, l'école Polytechnique continue à former toujours aussi peu d'élèves. Un peu plus qu'en 1936 certes, à la veille de la 2e boucherie, l'élite est en petite forme, mais exactement comme l'année de sa création, en 1794, avec 400 élèves par promotion. La France a si peu changé depuis... Pourquoi se remettre en question ? Comme quoi, l'élite, elle au moins ne connaît pas le déclin. La voie royale porte toujours bien son nom.
Mais pardonnez-moi cette digression. Oui, nous recevons ce matin Serge Villepelet, un bon père de famille, président de PriceWaterhouseCoopers de son état, une société que vous me permettrez de citer par son acronyme PWC, par économie, par fainéantise aussi - il faut s'entraîner des heures pour le dire correctement, c'est du reste devenu une épreuve discriminatoire pour les tests d'embauche (Oui, je voudrais travailler chez PriceWaterHouseCoopers en un mot) - PWC prononcé à l'anglaise PiDoubleYouSi, puisqu'à la Française, c'est un peu suspect.
Vous me direz, quand on travaille à la compta, c'est un minimum... Mais vous savez, quand on a une petite expérience de l'entreprise, on sait que les cordonniers ne sont pas toujours les mieux chaussés et pour moi, l'auditeur, le commissaire au compte, l'expert-comptable, j'ai toujours eu l'impression que ce n'était pas un gars comme moi... Ou alors c'était moi, l'Etranger. Peut-être une question de vocabulaire. Je leur parle, ils me parlent, mais il reste toujours comme le sentiment d'une incompréhension. Pas de désaccord sur le fond, juste une langue étrangère.
Pour être tout à fait sincère avec vous, dans ces cas là, on est tous pareil et l'orgueil nous aide à faire rapidement la part des choses. On ne se remet pas vraiment en question. Et puis j'ai bon fond. On se dit : bon, il faut de tout pour faire un monde et après tout, si des individus aiment un temps aller chez l'analyste, je ne vois pas pourquoi d'autres ne poursuivraient pas toute leur vie l'analyse. Je suis sûr qu'ils finiront par aller mieux. Comme disait Flaubert, qui s'y connaissait en bouquins poussifs et ennuyeux, pour qu'une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps. Bon, alors là, évidemment, entre l'audit, la fair value et les normes IFRS, on a un peu le sentiment qu'ils ont pris perpète mais bon, personne ne les a obligé. La société est en crise, il faut bouffer...
...Regardez les littéraires comme moi. Des gens qui ont toujours eu une case mathématique en moins, un aplomb certain épaulé par une morale relative, la langue bien pendue et qui passent leur temps à bouquiner ou à porter des considérations déplacées sur l'entreprise... Ils ne trouvent plus de boulot ! L'entreprise a besoin d'êtres solides, pas de petits franchouillards incapables de tracer une ligne droite. C'est le problème de notre société : elle est en perte de repères.
Regardez Serge Villepelet. Marié, père de 4 enfants, entré chez PWC juste après sa sortie de l'Essec en 1979, devenu associé en 1989... Tout de suite on voit qu'on a affaire à un vertébré. Il y a la une stabilité, une assise de bon aloi. Et puis ça continue : membre du comité de direction de l’Audit en 1996, responsable de l’activité Corporate Finance en 2001, élu Président de PricewaterhouseCoopers France en octobre 2004, membre du Board mondial du réseau PWC en 2005 et depuis le 1er octobre 2008 membre du « Global Strategy Council » du réseau PricewaterhouseCoopers (155 000 collaborateurs vertébrés dans le monde)... Ca a de la gueule !
Sauf qu'à l'étranger justement, ce n'est pas comme en France. Il y a des bouilles dans le potage. Regardez, juste de l'autre côté de la Manche... Là-bas, le DRH de PWC, il a fait des études de géographie ! Et 50% des nouvelles recrues de PWC UK sont diplômés d'Art, d'Histoire, de philo ou de chimie...
Mais qu'est-ce que c'est que ce souk ? Aors quoi, il faudrait avoir lu Kant et Spinoza pour performer ? Et tous nos jargons d'experts, qui sont au bon sens ce que le volapuk est à l'esperanto, et nos parcours d'excellence en vase clos nous n'aurions plus qu'à les réformer ? Nous aurions fait fausse route ? Quelle théorie étrange...
...Et mes amis, attendez la meilleure. Je tiens à vous informer dès maintenant de l'attitude extrêmement subversive de notre invité qui, avec l'appui du Medef et à la tête d'une bande d'individus assez sinistres parmi lesquels le ci-devant Bernard Deforge, - un homme dans un drôle d'état "universitaire et expert-comptable" - notre invité disais-je à développé sous le nom de code Opération Phénix ou Hadès ou Ad Patres, désolé, je n'ai pas lu tous les derniers Robert Ludlum, Tom Clancy ou John Grisham, notre invité disais-je donc a développé une opération visant à expérimenter l'embauche de littéraires par les plus beaux fleurons de notre économie, Coca-Cola, Axa, HSBC... Oui, au saint des saints de notre économie... C'est du trostkysme ou je ne m'y connais pas et derrière ce nom de code n'en doutez pas se cachent de sombres conspirateurs.
Après des séjours en école de commerce, Essec, HEC, Isseg, Esiee, ESG, ESC, gavés d'acronymes puis dressés en batterie à la logique de l'entreprise, il semblerait que ces individus nous fassent le coup de la conscience qui fini par pousser. Mais je vous vois tout tremblotants d'effroi, là, devant moi... Rassurez-vous, nous en sommes encore au niveau de l'expérimentation.
Et puis la société française a ceci de merveilleux : quand on tente quelque chose, il y a toujours suffisamment d'imbéciles pour faire en sorte que rien ne bouge. Certains étudiants philosophes ont donc très heureusement dénoncés cet entrisme de l'entreprise honnie, des syndicats étudiants ont déployé des banderolles "Medef hors des Facs", des directeurs d'université ont dénoncé cette transformation des étudiants en capital humain...
Alors Dieu merci, rien n'a encore bougé. Tout cela reste heureusement confidentiel et confiné. Moins d'une centaine d'individus sont concernés, l'échelle est humaine, maîtrisée. Certes, ces recrutements, à la surprise générale, semblent confirmer l'hypothèse de départ : l'homme est soluble dans l'entreprise ou plutôt, l'entreprise est soluble dans l'homme.
Car l'expérience est émoliente. Si les hommes font l'entreprise, alors ils peuvent la changer.
Regardez notre invité. Serge Villepelet participe maintenant à des cafés littéraires rassemblant des DAFs et contrôleurs de gestion......Et là, je m'arrête. Tout cela ne serait-il pas une thérapie inversée ? Ce n'est pas l'université qui a besoin de l'entreprise, mais l'entreprise qui a besoin de l'université. Toutes ces heures à manger des formules, à mouliner des chiffres, à mâcher des feuilles excel... On sait pourtant comment ça se termine : on finit dé-cé-ré-bré ! Un soir on rentre chez soi et on fait son code PIN sur son micro-onde. Certains, greffés à leur Blackberry, vont même jusqu'à répondre à leur mails sur le traversin, aux côtés de leur douce moitié... Des nuits froides et des jours sans fin - mais loin de moi l'idée de suggérer que les DAFs et autres experts-comptables dorment à l'hôtel du cul tourné...
Alors, je l'affirme devant vous : cette opération est avant tout une thérapie ! Un anti-dote administré au compte-goutte qui permet à des êtres exténués, formatés, mis en boite, de retrouver de substance et matière, étoffe et poésie.
Mon beau Serge, au fond de toi, tu en as bien l’intuition. La formule est connue : le savoir, ce sont des pierres dans un sac et la culture des graines dans un pot. Phénix, les livres, tout ça, c’est pour réanchanter le monde. Ce n’est pas le patron qui aime les littéraires. C’est la littérature qui aime le patron. Un symbole ? Ce livre ! Je l'ai lu et j'ai tout compris. Et pourtant, très sincèrement, si on m'avait dit qu'un jour je finirai le livre d'un expert-comptable !
Oui, mon grand Serge, parle-nous plutôt de ce que tu bouquines, de tes émotions, de ton roman préféré ou de tes livre de chevet ? Quelle est ta dernière découverte ? Donne-nous un peu de poésie... L’entreprise, c’est bien beau, mais si on peut tourner la page ensemble...



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