Mardi 1er juin 2010 : intervention de Denis Olivennes, Président du Directoire du Nouvel Observateur, devant les membres du Club Horizons.
Thème de ce petit déjeuner : l'avenir de la presse écrite.
Préalable à cette intervention, le portrait par Pierre Vallet *.
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Version vidéo
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Version Texte
[off]...Vous savez s’il y a du wifi ici ? Non parce que généralement j’en profite pour télécharger un ou deux films. Bon, on verra ça plus tard.[/off]
Denis Olivennes, bonjour...
Vous avez 49 ans. Vous êtes normalien, agrégé de lettres modernes, énarque. Si j’y ajoute votre diplôme de l’Institut d’Etude Politique de Paris et votre agrégation de Sciences économiques et sociales, nous dirons simplement que vous êtes paré pour la route... Une route peut-être toute tracée puisqu’elle épouse le parcours classique à la française du haut-fonctionnaire naviguant entre cabinets ministériels et grandes responsabilités dans des entreprises privées ou publiques...
...C’est donc à la Cour des comptes que vous débutez votre carrière. Auditeur puis conseiller référendaire, vous rejoignez Pierre Bérégovoy alors ministre de l’économie et des finances à Bercy. Vous le suivrez à Matignon...
En 1993, la deuxième cohabitation vous conduit à la direction du groupe Air France aux côtés de Christian Blanc. En 1997, vous prenez la Présidence de NC Numéricable. C’est au moment du rachat par Canal+ que débute votre ascension au sein du groupe de communication - successivement Directeur délégué auprès du président (1998), Secrétaire général (1998-99) puis Directeur général (1999) vous prenez la présidence de Canal Plus France en 2000...
Parallèlement vous intégrez le comité exécutif de la maison-mère de Canal+, Vivendi Universal, dirigée alors par Jean-Marie Messier. Avec J2M ou J6M selon les affinités - rappelez-vous, "Jean Marie-Messier-Moi-Même-Maître-du-Monde" - on vous prête des relations houleuses et face à l’homme d’affaires, votre passion pour la boxe - vous vous entraînez très régulièrement - vous démangera à plusieurs reprises. Seul votre amour du noble art et de la baston au prochain feu rouge, vous empêchera d’en finir au poings avec l’ancien conseiller technique en charge des privatisations du cabinet d’Edouard Balladur, un poids léger de surcroît si ce n’est chiche depuis qu’il s’est brûlé les ailes - certes c’est une autre histoire, mais appartenir à l’histoire, c’est appartenir à la haine...
À l'automne 2002, vous intégrez le groupe PPR pour Pinault Printemps Redoute - avec un nom pareil, on se demande où on va aller - où vous êtes nommé Directeur général chargé de la distribution et des ressources transversales avant de devenir en 2003 Directeur général de la division loisirs et PDG d’une autre boite avec un nom pas vendeur, la Fédération Nationale d'Achat des Cadres, mieux connue sous l’acronyme FNAC.
Pendant 5 ans, vous vous y attacherez à redonner confiance, a redonner de l'ambition. Et l’on vous y crédite du profil idéal, combatif, baignant dans la culture. Ainsi vous redressez une FNAC en déshérence...
...Et rebondissez sur une mission qui vous donnera une vraie visibilité nationale. Ainsi, en 2007, désormais Magistrat à la Cour des comptes, vous rédigez à l’invitation de Christine Albanel et avec la bénédiction de Nicolas Sarkozy un rapport consacré à l'offre culturelle et à la lutte contre le téléchargement illégal d'oeuvres numériques sur internet. Cette étude dite "Rapport Olivennes", préfigure la loi Hadopi.
Alors vous le savez, comme disait Malraux que je me permettrais de citer pour la 2e fois - vous avez une passion pour Malraux et n’hésiterez pas j’en suis sûr à nous en réciter quelques pages - comme disait Malraux donc « entre 18 et 20 ans, la vie est comme un marché où l'on achète des valeurs non avec de l'argent, mais avec des actes. La plupart des hommes n'achètent rien. » Et c’est justement à cette jeunesse qui n’achète rien que vous allez livrer une guerre sans merci, afin d’essayer de la réconcilier avec les distributeurs officiels et rémunérés de la culture.
Oui, vous, l’homme de gauche, le signataire de cet appel des « Gracques », hauts fonctionnaires de sensibilité socialiste ayant appelé à une ouverture au centre du PS et à une alliance avec l'UDF lors de l'élection présidentielle de 2007, vous l’homme d’esprit ayant travaillé avec le dernier socialiste qui ait eu du plomb dans la tête, vous avez remis un rapport à Christine Albanel, rapport très controversé qui aura donné naissance aux lois Hadopi 1 puis 2... Des lois dont les derniers décrets d’application devraient entrer en vigueur très prochainement, probablement au lendemain de la fête de la musique parce qu’on ne va pas gâter une fête populaire via courriers administratifs avec accusé de réception...
...Mais allez, vous êtes un élève brillant et comme nombre d’homme de gauche ayant travaillé avec Nicolas Sarkozy, je me demande si finalement vous n’auriez pas joué double jeu. Parce que sincèrement, couper Nicolas Sarkozy si durablement d’un électorat jeune gros consommateur de téléchargement, c’est un coup de génie... Et je ne parle pas des parents qui vont découvrir par lettre recommandé que leur progéniture télécharge illégalement des produits culturels de contre-bande alors qu’ils croyaient que leur chérubin fumait tranquillement un joint dans sa chambre.
Du reste, Denis, méfiez-vous. Avec plusieurs adolescents sous votre toit, je ferais en sorte de blinder la connexion wifi... Ou alors, je prendrais les devants. Je taperais Hadopi sur Google, la 3e suggestion, c’est «contourner», et je jetterai un oeil rapide histoire de former les gamins. C’est très très simple de contourner. Il n’y a vraiment que haut-fonctionnaire de base qui n’y arrivera pas. Pour tous les autres, pas de souci. Donc, moi, je vous y invite, prenez les devants... On est en France, hein, le ridicule tue plus vite que le scandale.
Ou alors, pour aller plus loin, publiez un dossier spécial dans le Nouvel Obs. «Comment contourner la loi Hadopi ?» Si vous voulez doper les ventes auprès des bobos, de la gauche caviar ou d’un nouveau lectorat jeune et populaire, je vous le recommande, ça va déchirer. Comment avoir une fausse adresse IP, comment utiliser megaupload ou seedfuck, pourquoi la loi ne servira à rien... Vous pourriez faire un rappel historique rigolo, et les maquignons protestant contre l’invention du cheval vapeur ou l’arrivée du moteur à explosion n’étant plus disponible, trouver des bonnes interviews des années 70 à l’époque de l’arrivée de la K7 « Ca va tuer le disque, Messieurs, Dame...! Et puis les radios-libres aussi...»
Non, allez, je plaisante. Je suis un peu ronchon, ce matin, C’est vrai franchement, c’était un boulot difficile, on savait pas à qui le coller et finalement on s’est dit «tiens, on va confier une mission sur l’avenir de la culture en ligne à Denis Olivennes. C’est le patron du 1er disquaire de France, il doit bien avoir un avis sur le sujet...»... Aïe vous me direz, c’était un peu limite limite... Un peu comme quand on demande à un constructeur d’autoroute comment désengorger le trafic ou à un fabriquant de locomotives de réfléchir à l’avenir du transport individuel...
Mais fermons cette parenthèse et laissons le temps à cette Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet de s’installer et de faire ses preuves. Elle atteindra certainement son objectif : permettre d’attendre 2012 pour que les successeurs de Nicolas Sarkozy ou Frédéric Mitterrand puisse proposer des solutions durables et constructives. Il sera alors temps de dire «Bonsoiaaaar» et développer une vision moins consumériste de la culture...
Fermons cette parenthèse donc, puisque c’est avec la casquette de professionnel de la presse que vous venez nous voir ce matin pour nous parler justement de l’avenir de la presse. C’est en effet votre dernière aventure professionnelle. Je veux dire la plus récente puisque vous avez pris au printemps 2008 la tête du Nouvel Obs dont vous êtes devenu le directeur de la publication et président du directoire, succédant à Claude Perdriel, fondateur du Nouvel Obs avec Jean Daniel.
Oui, c’est à ce titre que vous venez vous exprimer devant nous ce matin. Alors, tout le monde connaît l’histoire du Nouvel Obs, de ce seul groupe français de presse qui soit à l’équilibre - du fait notamment de la bonne fortune de Claude Perdriel, inventeur du sanibroyeur SFA, dont nous sommes nombreux ici, il faut l’avouer à avoir pu mesurer l’efficacité, parfois à notre insu, mais toujours avec soulagement - l’avenir de la presse, disais-je ou le rôle moteur de la pompe à merde dans l’économie de la presse en France. Alors Denis Olivennes, vous avez inventé Hadopi, révélé que la gratuité c’est le vol, sommes-nous aujourd’hui menacé d’une nouvelle taxe sur nos flux d’information les plus intimes ? Je crains aujourd’hui qu’on ne vous confie un nouveau rapport... Mesdames, Messieurs, il est encore temps de réviser nos tuyaux et de les raccorder à la gouttière... Pour sa prochaine expérience professionnelle, Denis Olivennes se lance dans la plomberie...
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* Jacques Attali, Mike Horn, Patricia Barbizet, Rachida Dati... Voir tous les portraits réalisés par Pierre Vallet - Straterial pour le Club Horizons.



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