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18 septembre 2008

Benoit Genuini : le portrait

18 septembre 2008 : intervention de Benoît GENUINI, président de l'Agence Nouvelle des Solidarités Actives, ancien président d'Accenture France devant les membres du Club Horizons.

Thème de son intervention : " Au possible nous sommes tenus. Comment combattre les nouvelles formes de pauvreté? "

Préalable à cette intervention, le portrait de Benoît GENUINI par Pierre Vallet (voir la version vidéo)...

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Mes amis, chers membres de l’élite, l’heure est grave. C’est dans un climat de panique générale que s’ouvre cette séance. A l’heure où je vous parle, AIG vient officiellement de se mettre sous le chapter Eleven, après l’annonce surprise il y a quelques minutes du revirement de la Fed et le retrait de son plan de sauvetage à 85 milliards de dollars… Trop d’actifs douteux, trop de créances incertaines, trop d’inconnues… Les bourses mondiales sont en chute libre et la place financière parisienne accueille la nouvelle avec philosophie, accusant à l’ouverture une chute de près de 4%...

…Non, je plaisante. Tout ça, c’est demain que cela devrait se produire… Mais je vois à certaine mine réjouie, que le malheur des uns fait toujours le bonheur des autres. Comme le disait Jules Renard, il ne suffit pas d’être heureux, il faut encore que les autres ne le soient pas… Et il semblerait qu’en ce moment, la roue tourne…

J’imagine bien que ce cynisme est étranger à notre invité du jour qui semble animé par une charité singulière. Bien heureux les miséricordieux…

C’est néanmoins à l’heure où les anciens riches deviennent de nouveaux pauvres, appelant chacun d’entre nous à plus d’humilité, que nous recevons Benoit Genuini, un citoyen engagé dans la lutte contre la pauvreté…

Dsc_7906[ndlr : ci-contre, photo Benoit Genuini - copyright Club Horizons 2008]Résumons votre parcours. Il est assez simple. Polytechnicien, vous êtes rentré chez Accenture – à l’époque Andersen Consulting - en 1976. Vous y resterez près de 30 ans. En 1995, vous devenez Président d’Accenture France, au sein de laquelle vous créez un an plus tard une Fondation dédiée au mécénat culturel et au soutien d’actions caritatives dans le domaine de l’éducation et de l’accès à l’emploi. Des enfants de Calcutta à ceux du Mekong, du foyer Saint-Vincent aux passerelles numériques de Phnom Penh – un projet de formation professionnelle au Cambodge que vous présidez toujours -, vous y ferez vos classes solidaires et vous initierez à l’action sociale…

Puis, en juillet 2005, vous rencontrez Martin Hirsch alors Président d’Emmaüs. Il a dans ses cartons un projet d’association, une «machine de guerre» qui permettrait de mettre en œuvre les mesures de son « rapport sur la pauvreté », rapport encensé par toute la classe politique puis gentiment mis aux oubliettes. Idée 1ère de ce rapport : mettre en œuvre des actions locales, expérimentales, innovantes, originales de lutte contre la pauvreté, en partenariat avec les pouvoirs publics et les entreprises. Cela peut paraître assez bête, mais dans un pays comme la France, où l’égalité est une religion et le Centralisme parisien un dogme, l’expérimentation locale reste une révolution…

6 mois vous suffiront pour dire banco. En janvier 2006, vous quittez vos fonctions et co-fondez avec Martin Hirsch l’Agence Nouvelle des Solidarités Actives. Sous-titre : au possible, nous sommes tenus…

Alors avec cette association, nous sommes aujourd’hui au cœur de l’actualité puisque la 1ère mesure que vous expérimenterez sera le RSA, pour Revenu de Solidarité Active. Mais avant de vous parler du RSA, quelques chiffres, histoire de mettre en perspective la société française et prendre la mesure d’un problème que l’on perçoit parfois mal depuis les salons dorés des 7e et 8e arrondissement…

Le seuil de pauvreté en France statistiquement est de 780€. 7 millions de personnes dont 2 millions d’enfants, vivraient en dessous de ce seuil dans notre pays… Le SMIC, lui n’est pas bien loin. Il est un peu au-dessus de 1000€ net. 17 % des salariés français sont payés au smic, 40 % au-dessous de 1,5 smic. Pour ne rien arranger, la crise du logement déchire le tissu social : selon la Fondation Abbé Pierre, il y a 3 millions de mal-logés en France, dont 2 millions dans des « conditions indécentes » et 100000 SDF.

Voilà déjà quelques repères. Revenons maintenant au RSA. Son principe ? Proposer aux RMistes et aux allocataires de minima sociaux de se dégager de la « trappe à inactivité » en conservant quelques mois une partie de leurs aides. Prenons deux exemples plus concrets.

Admettons que je sois au RMI. Je vais devoir me débrouiller avec 447€ par mois. Si je reprends un travail à quart temps, je toucherai 394€ et mes revenus auront baissé de 53€, près de 15%. En revanche, avec le RSA, je gagnerais 553€. Une augmentation de mes revenus de 106€.

Un autre exemple, peut-être pour illustrer les effets de seuil et le casse-tête des droits connexes au RMI… Prenons un couple de RMIstes sans enfant. Il perçoit 661€ net. Prendre un travail au SMIC ? Avec l’obligation de renoncer à la Couverture Maladie Universelle, de payer plein pot son gaz et son électricité, de perdre ses avantages logement, de payer sa taxe d’habitation ou sa redevance télé, d’abandonner sa prime de Noël, et s’il habite en Ile-de-France, de tirer un trait sur sa Carte orange gratuite – une économie de 142€ / mois ! Sans compter que, pour certains, se posent des problèmes de garde d’enfants. Le jeu de la dignité en vaut-il la chandelle ?

C’est tout l’enjeu du RSA : redonner aux RMIstes un intérêt réel à reprendre une activité… Il est également conçu pour lutter contre la pauvreté au travail. Ainsi, le RSA généralisé sera ouvert aux 1,7 millions de travailleurs pauvres qui ne touchaient jusqu’à maintenant aucune aide au titre des minimas sociaux en raison de ces mêmes « effets de seuil ».

Au total, trois millions de foyers vont ainsi percevoir le RSA…

Le surcoût pour l’Etat ? Au delà des 7,5 milliards mobilisés au titre des minimas sociaux, il sera de 1,5 milliards d’euros supplémentaires pour les seuls six derniers mois de 2009 soit probablement autour de 3 milliards les années suivantes. Une augmentation de 40% des fonds de l’Etat pour l’insertion et contre la pauvreté.

Un effort louable qui pour le moment n’a qu’un défaut : son mode de financement. En l’état actuel des débats, le bouclier fiscal étant sanctuarisé, les 15% des ménages les plus riches de France partageront la bonne fortune de ne point contribuer à ce système de solidarité. Quand on vous parlait de nouvelle solidarité, c’est effectivement inédit et décidément Coluche avait bien raison : il vaut mieux taxer les pauvres, ce sont eux les plus nombreux…

Mais revenons à l’ambition initiale de l’Ansa : éradiquer la pauvreté. Comme aurait dit le Général, « Vaste programme ». Un autre monde serait-il possible ? Une France sans RMIste ??? Eh, pourquoi pas ? Dans ce combat acharné, votre méthode, l’expérimentation et l’adoption des bonnes pratiques locales – une thématique dont Alexandre Jardin est venu ici même nous parler il y a quelques mois avec un enthousiasme communicateur – me laissent à penser que vous pourriez obtenir des résultats inattendus.

Reste que vous ne vous attaquez malheureusement qu’à une forme restreinte de pauvreté, celle des sans-le-sou, des sans-abri, des sans-rien-du-tout…

C’est très nobles, mais permettez-moi, il y a d’autres formes de pauvreté qui mériteraient un regard plus appuyé… Regardez les pauvres d’esprits ou, si vous êtes sarkozyste, les pauvres cons… Ils sont certes sympathiques et bienheureux au Royaume des Béatitudes, mais sincèrement, si vous pouviez ne serait-ce que tenter d’agir à la marge, je serais preneur… Et pour tout vous dire, ces pauvres là me semblent tellement nombreux cette année qu’on a l’impression que ceux de l’année prochaine sont déjà là.

Quant aux pauvres de cœur, la tache semble immense et je vous prédis un avenir bien sombre…. Sachez qu’ils sont légions et qu’en la matière, je doute fort que vous parveniez prochainement à éradiquer l’espèce. Enfin, précisons tout de suite pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, que ces propos ne vous visent nullement. Qu’on ne compte pas sur vous pour jouer les Mère Térésa à 10 000€ / mois… Ainsi, je rappellerai que vous avez quitté un job a priori lucratif pour assurer bénévolement la Présidence de l’Ansa…

Alors, des pauvres de cœur, certes on en compte une foultitude, mais rassurez-vous, Monsieur Genuini, la dernière heure arrivée, vous nous quitterez probablement plus riche que nombre d’entre nous…

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