15 mai 2008, intervention de Philippe Chalmin - Président de CYCLOPE et Président du DESS Affaires internationales de l'université Paris Dauphine - devant les membres du Club Horizons.
Thème de sont intervention : le choc de la rareté, marchés et incertitudes.
Préalable à cette intervention, le portrait de Philippe Chalmin par Pierre Vallet...
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Philippe CHALMIN, bonjour...
Vous être Président de CYCLOPE, une société d'étude spécialisée dans l'analyse des marchés-mondiaux-des-matières premières. Vous êtes consultant auprès d’organismes internationaux (OCDE, CEE, CNUCED). A ces différents titres, vous êtes considéré comme LE spécialiste français de la question des matières premières. Vos tribunes dans la presse font autorité, vos ouvrages référence.
Vous êtes également professeur et Président du DESS Affaires internationales de l'université Paris Dauphine où vous tentez d’inculquer à des têtes bien faîtes qu’on voudrait bien pleines les rudiments des marchés…
Alors de quoi allons-nous parler ce matin ? Si j’ai bien compris d’une situation inhabituelle. Ainsi, notre invité l’affirme, sur les 30 dernières années, il n’a jamais connu pareille conjoncture. Et le seul mois qui vient de s’écouler est de ce point de vue tout à fait exceptionnel : pétrole, charbon, minerai de fer, blé, soja, étain, cobalt… ont battu des records et atteint des niveaux de prix que peu d’analystes auraient imaginé il y a quelques semaines seulement.
[ndlr : ci-contre, Philippe Chalmin - copyright Club Horizons 2008] On sait que cette tension soudaine peut être interprétée sous différents auspices. Certains nous disent par exemple que les prix du blé font simplement l’objet d’un rééquilibrage. Car depuis une soixantaine d’année, les prix agricoles s’érodent, baissent par rapport au pouvoir d’achat des ménages, baissent en dollars constants comme en euros constants et la hausse du prix du blé en 2007 ne serait donc qu’un retour au juste prix, celui du cours américain de 1997 ou de celui de 1991 en euros constants. Même constat pour le maïs, le sucre, le riz…
Oui, mais alors, devrions-nous nous réjouir ce ces émeutes de la faim qui ont éclaté aux 4 coins du Globe ? Certes non, mais certains observateurs auront noté que cette fois-ci, il y a des caméras. Tout cela se passe en ville quand la misère traditionnelle des champs – ces ¾ des 750 millions de personnes qui souffrent de la faim - est silencieuse, dispersée, sous le boisseau…
Ce rééquilibrage se doublerait même d’un phénomène de ralentissement de l’exode rural, le prix de vente des denrées alimentaires locales étant LA variable qui accélère ou ralentit la fuite des paysans vers la ville… Ce ralentissement pourrait ainsi aider la planète à passer le cap de l'industrialisation à marche forcée de certains pays en développement qui conjuguée à une forte croissance démographique tire inéluctablement la demande à la hausse….
Je parle ici de ces produits agricoles dont on constate parfois avec dépit qu’ils sont aussi de véritables produits financiers, des valeurs refuges voire spéculatives… Rappelons qu’à la City, sur les seuls mois de janvier et février de cette année, le volume des contrats à terme sur l'ensemble des matières premières a augmenté de 65 % par rapport à la même période en 2007…. « Et tu as gagné combien cette année sur l’or vert ? Une vingtaine de millions de morts supplémentaires, et toi ? »
Et Philippe Chalmin, de dénoncer notre conception non nourricière de l'agriculture et ce «mythe du paysan jardinier», ce sympathique personnage qui participerait plus de l’aménagement décoratif du territoire que de la production de denrées comestibles.
Sans compter la part des cultures destinées à produire de l’éthanol ou du bioéthanol qui si vous me passez l’expression alimente la spéculation. Oui, car pour lutter contre le réchauffement climatique nous avons décidé de ne plus cultiver pour nourrir mais pour nous déplacer. On savait que « partir c’est mourir un peu… », il semble que nos déplacements y contribueront un peu plus chaque jour…
…Reste d'autres matières, qui nous concernent peut-être plus en tant que simples consommateurs parce que je ne sais pas pour vous mais moi, je n’ai jamais vraiment eu beaucoup de blé ni d’oseille… Oui, au-delà de l’or vert, je veux vous parler de cet or noir qui semble destiné à faire fondre notre pouvoir d’achat comme neige au soleil…
Jeudi 8 mai, le baril fleuretait avec la barre des 125 dollars. Les analystes de Goldman Sachs ont jugé de leur côté que le prix de l’or noir pourrait atteindre 150 voire 200 dollars dans les 6 à 24 mois…
Ces prévisions menaçantes ont poussé les investisseurs à acheter encore plus de « barils papier » ce qui aurait fait monter d’autant les cours …et les profits des intervenants de poids sur les marchés pétroliers – parmi lesquels Goldman Sachs. L’histoire du pompier pyromane a de beaux jours devant elle.
Alors bien sûr, on peut chausser ses lunettes roses, penser que 78% de la production française d’électricité vient du nucléaire ce qui nous place au premier rang mondial en la matière et voir dans la flambée du pétrole « Une chance pour la France » comme le titrait le Figaro Magazine en novembre 2007. « Une chance pour la France ». Pardonnez-moi, mais parfois, ce petit égocentrisme français me donne un peu la nausée. Ils auraient aussi pu titrer « Un malheur pour le reste du monde ». Alors, je sais, comme le disait Jules Renard, « il ne suffit pas d’être heureux, il faut encore que les autres ne le soient pas », mais tout de même, l’indécence a des bornes au regard des valeurs d’humanisme et d’altruisme que la France, cette vieille Nation, prétend incarner…
…Mais allez, j’aurais certes souhaité poursuivre plus avant ces considérations philanthropes mais je ne voudrais pas me retrouver dans le rôle du mauvais convive et vous laisser le croissant en suspens en travers des amygdales… Christophe, Florence, mes amis, je vous en prie, resservez-vous. La pénurie nous guette, ce serait bête de gâcher…
D’autant que sans vouloir jouer les mauvaises augures, il semble que l’heure soit proche où nous devrons tous reprendre la chasse au gaspi, une espèce qui s’était fait aussi rare que le dahu ces dernières années mais qui après l’ours des Pyrénées et le loup du Mercantour, en catimini, sans faire de bruit a été réintroduite sur le territoire national et devrait faire un come-back fracassant dans nos vies…
Alors vous me trouverez peut-être pessimiste, mais je que voulez-vous, je suis soutien de famille et l’on n’est jamais trop prudent. J’ai presque fini mes stocks de sucre de la première guerre du Golfe, il est temps de reconstituer les réserves. Et c’est peut-être la seule bonne nouvelle de cette matinée, nous le savons tous ici, en période dé pénurie, le génie français a toujours su s’exprimer pleinement. Si nous n’avons pas de pétrole, nous avons des idées. Le système D, le marché noir, dès que ça tourne mal, ici on sait se débrouiller.
Je vais même vous confier un petit secret : si vous pouviez voir la taille du doggy bag de notre cher Président Christophe Rouvière lorsqu’il quitte ce modeste établissement, vous comprendriez tout de suite ce que la Traversée de Paris veut dire.
Et comme je suis toujours à l’affût des bonnes pratiques, moi, j’ai pris mes responsabilités, organisé une antichambre à défaut d’une salle des marchés, entamé les négociations et je peux vous l’affirmer, le cours du croissant 2e main n’a pas fini de grimper.
…Mais je parle, je parle et vous me direz, à quoi bon économiser sur tout si c’est pour gaspiller sa salive. Allez, rideau, mon triporteur est mal garé et j’ai ma tournée des hôtels particuliers du 8e qui prend du retard. Oui, je me suis lancé dans un nouveau business : la soupe d’Arlequin et si je ne me dépêche pas, les bonnes gens vont mettre les meilleurs morceaux à la poubelle. Ce serait dommage, car après, les opérations de raffinage me prennent un temps fou et ça fait monter le prix du baril… Non, non, ne vous moquez pas, dès 1945, Paul Valery écrivait : « le temps du monde fini commence ». Eh bien je vous le garantis, marchand d’Arlequin c’est un métier d’avenir et un jour ou l’autre, ici aussi, tout le monde finira par aller à la soupe…



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