Marc Pajot : le portrait
13 mars 2008, intervention du navigateur Marc Pajot devant les membres du Club Horizons.
Thème de son intervention: "America's Cup : un nouveau défi."
Préalable à cette intervention, le portrait de Marc Pajot par Pierre Vallet...
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Eh, mes amis, quelle belle prise nous avons là ce matin… Regardez-moi ce pageot bien frais ! Oh ne faîtes pas les petits malouins, vous le savez bien, le secret de la bouillabaisse, c’est d’y mettre autant de variétés de poisson qu’il est possible d’imaginer. Comptez 2 kg une fois étêtés. Du Saint Pierre - le poisson de luxe – de la dorade (ça c’est indispensable), une belle rascasse (là, il faut conserver la tête), une queue de lotte, du lieu, du congre, des rougets, du grondin et naturellement du pageot. Voilà, c’est ce qui figure dans la charte de la bouillabaisse établie en 1980…
Vous ne le saviez pas ? Eh bien je vous le confirme, en cuisine, de Marseille à Paris, le pajot fait d’abord penser à la bouillabaisse. Bon, à Saint Tropez ou à la Baule, il en va désormais autrement parce que là-bas, le pageot s’est fait un prénom… Marc. Un fier gaillard qui a le vent en poupe et qui a fait en son temps les belles heures des premiers journaux de Christine Ockrent ou du jeune PPD entre deux « ahhhhdoupdoupdoupdoupdoupdoupdoup »… C’était une belle époque, les années 70, 80, quand la France se découvrait une passion pour les courses au grand large, l’air marin et ces enfants de Tabarly qui avaient tous découvert l’océan aux côtés du "Sphinx de Bénaudet", de nombreux équipiers qui s'illustreront par la suite, tels Alain Colas, Olivier de Kersauson, Titouan Lamazou, Philippe Poupon et naturellement notre invité… Marc Pajot.
Petit retour en arrière. Marc Pajot, vous êtes né à La Baule en 1953 et depuis toujours, la mer, c’est votre univers. Résumons votre palmarès.
Si vous naviguez depuis votre plus jeune âge, très rapidement vous vous illustrez. Vice-champion du monde en 1968 sur 505, vous êtes médaillé olympique en 1972, à 18 ans, avec votre frère Yves dans une compétition sur Flying Dutchman. Repéré par Eric Tabarly, vous embarquez sur Pen Duick pour votre premier tour du monde. 40e rugissants, 50e hurlants, 60e mugissants…Vous passez votre 1er Cap Horn à l’âge de 20 ans en compagnie du célèbre navigateur.
A cette rude école, vous apprendrez beaucoup… Et en particulier à vous taire car vous avez la réputation d’être un taiseux... Reconverti dans la course Transocéanique, vous terminez deuxième de la Transat en double Lorient-Bermudes-Lorient, en 1979, avec Éric Tabarly, puis remportez la course La Baule-Dakar, en 1980. Petite parenthèse, vous dépassez alors votre Maître Eric Tabarly – pour le moins dans cette compétition – puisqu’il arrivera troisième…
Une performance que vous renouvelez en 1981, puisque sur le catamaran Elf-Aquitaine, vous améliorez le record de la traversée d’ouest en est de l’Atlantique Nord détenu par Éric Tabarly en 9 j, 10 h et 6 min.
Mais la consécration, la compétition qui vous fera connaître du grand public, c’est votre victoire dans la « Route du Rhum » Saint-Malo-Pointe-à-Pitre en 1982… Je passerai sur la suite du Palmarès, tout aussi brillant qui fait de vous l’un des rares skippers si ce n’est le seul, à avoir brillé dans les toutes les disciplines phares du nautisme : la course olympique, la course au grand large, course en solitaire, le match-racing…
Baulois devenu Tropézien depuis une quinzaine d’années, vous n'avez pas pour autant décidé de faire dans le coquillage et crustacés... Vous avez démarré une activité de consultant et de courtier pour la vente de yachts sur le port du célèbre village de Saint Tropez… On vous voit dès lors sur les plus beaux yachts, en compagnie de capitaines d’industrie qui aiment la mer et qui peuvent financer de grands projets... Alors mes amis, n’allez pas croire que nous recevions pour autant ce matin une nouvelle espèce de capitaine bling-bling… Que nenni… Le genre de la maison c’est plutôt sobre, tradi et bon chic bon genre… Mais ces rencontres ont fait naître l’envie de relever un nouveau défi : ramener en France la Coupe de l’America.
Ce n’est certes pas une aventure totalement nouvelle pour vous. A trois reprises, avec des succès divers, vous avez défendu les couleurs de la France dans cette compétition qui est en quelque sorte le Graal des voileux du monde entier… Par deux fois, en 1987 et 1992, vous réussirez l’exploit de vous hisser en demi-finale… 1995 vous laissera un souvenir plus amer – mais comme le disent les grands poètes prolétaires, c’est bien connu, ce n’est pas l’homme qui prend l’amer, c’est l’amer qui prend l’homme… Vous me suivez ?
On connaît la suite, nos compatriotes n'aiment rien tant que brûler leurs anciennes idôles... Ils préfèreront longtemps s’attacher à cet échec plutôt qu’à vos réussites antérieures et c’est sous pavillon Suisse que vous poursuivrez l’aventure en 2000…
Mais ce n’est pas parce que nul n’est prophète en son pays que vous allez renoncer. En janvier dernier, vous annonciez que le Yacht Club de Saint-Tropez se portait candidat pour participer à la prochaine Coupe de l’America qui devrait avoir lieu en 2011.
Premier constat, il ne fallait pas trop vous pousser non plus ! Le terrain était favorable et puis s'est constitué un groupe d'amis, un groupe de partenaires privés qui épaule ce projet pour le mener à bien.
Un deuxième constat est que dans cette prochaine compétition, tout le monde repartait sur une nouvelle jauge. Alors permettez-moi une parenthèse pour les quelques Parisiens comme moi qui sont égarés ce matin dans cette sale et qui ne connaissent rien à la voile. Une nouvelle jauge, cela signifie qu’en terme de conception des bateaux, d'architecture, on repart à zéro sur des bases totalement différentes. Un peu comme en F1 lorsque le cahier des charges technique évolue pour permettre à de nouveaux entrants de relancer la compétition… Là, les bateaux de la prochaine Coupe feront 10 mètres de plus que lors de la précédente… Ce qui veut dire que le challenge est plus ouvert, que nos designers, concepteurs et bassins de carène pourront s’engager sur un travail très constructif qui permette de démontrer leur savoir-faire…
Troisième constat, vous avez chevillé au corps – comme autrefois Eric Tabarly – une volonté de réconcilier la France avec la compétition nautique internationale…
Parce que c’est tout de même un comble. Nous nous intéressons à la toutes sortes de courses au grand large, mais pour ce qui est du match-racing, là, l’individualisme français semble nous pénaliser… Car vous en êtes convaincu et vous souhaitez le démontrer ; la France est une grande nation de voile et le fait qu’on ne puisse pas monter une équipe et l’amener sur la plus haute marche du podium, cela vous irrite…
Ce sont tous ces éléments qui vous ont poussé à y retourner… Vous avez l’expérience et la maturité, acquises tant dans les victoires que dans les défaites… Alors vous aimeriez bien dompter notre caractère peut-être un peu trop latin pour pouvoir réussir dans ce monde de régate anglo-saxon. Vous portez donc les espoirs français et vous êtes sans doute le mieux placé pour le faire… Alors je vous le dis sincèrement, sans vouloir vous mettre la pression, nous comptons sur vous…
Et puis c’était tellement bon ces petits matins blêmes où nos parents apprenaient à la radio qu’un certain Tabarly l’avait emporté contre ces Messieurs les Anglais dans une Transat en solitaire… N’allez pas croire qu’il s’agisse d’un regain de chauvinisme contre la perfide Albion… Non, ce serait plutôt le rêve d’un gamin des années 70 qui aimerait que la France renoue avec l’océan, la légende de ses grands navigateurs…
Certes, nous n’avons jamais déserté la place et aujourd’hui, la relève est là, souvent féminine, peut-être toujours aussi performante, mais la ferveur d’antan ne semble plus là… Regardez le match-racing et la Coupe de l’America… Ca vous déplace 1 million de néo-zélandais sur un port mais en France, si vous en bougez 200, on a l’impression d’avoir réalisé un exploit… Vous me direz, les choses peuvent changer. Dans cette nouvelle aventure, vous venez de recevoir le soutien de Bernard Laporte… Eh, porteriez-vous à tribord ?On imagine déjà la suite, en 2011, à quelques minutes de l’embarquement pour une demi-finale, devant des équipiers concentrés et dans le plus grand recueillement, la lecture de la lettre de Guy Môquet par notre Secrétaire d’Etat aux Sports (avé l’assent)…
Mes chers parents je pars, je vous aime mais je pars, vous n’aurez plus d’enfant ce soir, je n’m’enfuis pas je vole.
Ah pardon, je me mélange un peu ce matin. Ca c’est du Michel Sardou. Vous me direz, depuis le Grenelle de l’Environnement, on recycle à peu près tout et n’importe quoi alors si ça peut motiver les troupes…
Mais je regarde par la fenêtre, il y a tempête ! Ca souffle… Allez, Marc, mon vieux loup de mer, on y va, on y va, il doit bien y avoir au Port autonome de Paris un voilier qui traîne… Venez, on va faire un tour. Marin d’eau douce ou pas, profitons de ce petit grain – peut-être de folie - pour carguer la grand voile et tester un gréement. Nous irons loin, très loin, jusqu’à l’estuaire puis aux Grenadines… Oui parce que moi, quand on me parle de mer ou de marins, j’ai le cœur Grenadine… Alors, tu viens mon loup ?


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